Créations
De l’esthétisme poétique comme engagement
Rencontre avec Laurence KIRSCH, autrice réalisatrice de films documentaires (oct. 2025)
« J’adore me baigner dans des environnements naturels et humains que je ne connais pas. Comme ça, ça me permet d’ouvrir de plus en plus des petites fenêtres nouvelles sur le monde ». Citation extraite de : « Entretien avec Laurence KIRSCH », avril 2024
[1] « Prosper et la Jeunesse pétillante », Laurence KIRSCH (coproduction : France Télévisions, Argane Productions, Les Films du Sud, Vosges Télévision) – prix du scénario, Festival du travail (Poitiers) – 52 minutes (2017)
Introduction
J’ai rencontré Laurence KIRSCH au moment de la création du film documentaire « Prosper et la jeunesse pétillante » [1], film réalisé dans les locaux du CFA de la Chambre de Métiers et de l’artisanat des Landes (à l’époque), CFA dont j’étais le directeur.
Prosper BAMBARA, conseiller principal d’éducation au sein du centre de formation, m’a adressé le lien Internet me permettant de visionner le film que j’ai particulièrement apprécié, comme je le rappelle ci-après.
Aujourd’hui je suis heureux de revenir sur l’œuvre de son auteure (18 films à la date d’aujourd’hui, dont l’un en cours de création) et sur son travail, œuvre et travail qui me sont inspirants. Je suis heureux de le faire au moment de la mise en ligne du site Internet dédié à l’expression personnelle, « sans aucune prétention », selon la formule à laquelle je tiens particulièrement.
Cette « expression personnelle », je le précise…, n’est pas le fruit d’une création ex nihilo, encore moins celui d’un être exceptionnel qui se complairait dans le culte de sa (petite) personnalité…
Elle se nourrit de l’Autre et puise chez cet Autre, l’ivresse de la découverte, le plaisir de l’émotion, la richesse de la pensée, l’apport de la réflexion.
Je vous propose par conséquent ce que j’espère, une belle entrée en matière.
Elle a pour objet d’échanger et de faire connaître au plus grand nombre, un cheminement d’exception, celui de Laurence KIRSCH, professionnelle aguerrie, auteure et réalisatrice de films documentaires à titre principal, qui allie l’adoption d’une démarche résolument humaniste, une nette inclinaison en faveur de l’esthétisme et la fierté d’un engagement continu, autant humain et social, que politique au sens noble du terme.
Hervé Thiébaut, octobre 2025
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La dimension poétique et esthétique des oeuvres de l’auteure réalisatrice
Hervé Thiébaut – Laurence, lorsque j’ai regardé pour la première fois « Prosper et la jeunesse pétillante », j’ai été fortement touché par la dimension poétique et esthétique qui se dégageait de votre création. Lors du visionnage que j’ai renouvelé depuis, tout me semble favoriser (provoquer ?) le ressenti sensible et l’émotion du spectateur : l’exceptionnelle humanité de Prosper, un CPE si bien nommé conseiller principal d’éducation, imprégné de philosophie et viscéralement médiateur, à l’image de son père.
Mais aussi les apprentis ou les professeurs. Ou bien encore le rythme, la musique, les sons, les visages, le langage non verbal, la lumière, l’architecture de l’établissement, les passages avec les superpositions (sons, images, moments, voix),…
Pourtant votre sujet ne s’y prête pas et je ne soutiens pas que le film se réduit à cette dimension. Sont bien présents le monde du travail, les métiers, leur apprentissage, les laboratoires, les ateliers. Ainsi que le quotidien d’un centre de formation des apprentis et les règles de conduite non respectées (langage, comportements, agissements,…), sur lesquelles « Elle », à savoir l’institution, doit bien revenir.
La préparation de cet entretien m’a permis de constater que cette dimension poétique et esthétique correspondait à l’une des caractéristiques de vos créations [2], que l’on retrouve dans vos deux entretiens.
De manière sans doute un peu abrupte et en décalé assurément par rapport au fil conducteur qui a été le vôtre et que vous indiquez clairement dans l’entretien consacré à ce film, j’aimerais revenir avec vous, sur le questionnement suivant : votre fil conducteur est-il de « poétiser » le réel ou bien de rendre compte de la dimension éminemment poétique de ce réel ?
« Poétiser » et « esthétiser » et non pas uniquement « fictionner » ou « filtrer » par l’intermédiaire de la caméra, la dureté du réel, comme vous l’exprimez dans les entretiens.
[2] : Filmographie de Laurence KIRSCH
Copie d’écran extraite du site Internet film-documentaire.fr
Hervé Thiébaut (suite) – En tout premier lieu, que pensez-vous de la perception spontanée qui a été la mienne, s’agissant de ce film documentaire et peut-être de vos autres œuvres ? N’êtes-vous pas aussi une artiste qui s’exprime, avec toute la palette que l’outil audiovisuel autorise, en vous confrontant au réel et à sa dureté ? N’êtes-vous pas en quelque sorte fidèle à vos études et votre parcours de formation ? N’avez-vous pas réalisé avec « Prosper et la jeunesse pétillante », une création artistique (aussi) ? Et si c’est le cas, votre parcours n’est-il pas aussi artistique, depuis vos premières réalisations, au milieu des années 90 ?
Laurence KIRSCH – Votre ressenti quant à ce film, ainsi qu’aux autres films que j’ai réalisés, est pertinent et juste. En effet je tente de poétiser le réel en posant un regard sensible et poétique. Je raconte que la caméra est comme un “doudou”, un filtre que je mets entre moi et le monde qui m’entoure.
Un réel parfois trop difficile à accepter. Ce réel, peut-être perçu dans sa dureté, dans ce qu’il génère “à sa surface”, pour le regard qui ne prend pas le temps de scruter la profondeur des situations.
Prendre le temps
Laurence KIRSCH (suite) – Il y a alors, lorsque l’on prend le temps de regarder puis de comprendre, un regard plus doux, plus complexe, qui se pose sur la situation. Par exemple un jeune qui fait des « conneries », comme celui dans le film, finalement l’on comprend pourquoi il arrive en retard, pourquoi il s’endort en cours … Mais il faut se déconstruire, faire tomber un à un ses préjugés, ses jugements, ses a priori… Pour laisser venir à la surface cet autre regard.
Les images poétiques, l’ombre sur les escaliers, les silences de l’attente d’un apprenti qui va être reçu par Prosper, toutes ces séquences expriment la “profondeur” du temps. Le réel n’est pas que le temps du Chronos, de 10 H 10 à 10 H 30, il est beaucoup plus large et fécond lorsqu’on lui laisse plus de place. Il s’épanouit, convoque des sensations, génère de la pensée réflexive…
Hervé Thiébaut – Vous le montrez très bien, par exemple en filmant le médecin qui constate une densité bien plus forte de son attention et de son ressenti auprès de votre père qui souffre de la maladie d’Alzheimer (« Présence silencieuse »).
Vous le montrez aussi (du moins c’est ce que j’éprouve), lorsque vous passez rapidement dans un même film, d’un portrait à un autre (le réel comme pris à chaque fois en instantané, fugacement), puis, lorsque vous revenez quelques minutes après, de manière plus « posée » sur un portrait précédent (le réel comme pris cette fois-ci en profondeur, en raison du temps plus long qui lui est accordé.
Je comprends votre message en faveur du temps « profond », après avoir moi-même expérimenté il y a quelques années, la relativité du réel en fonction du temps qui passe, lorsque j’ai éprouvé l’envie de prendre des photos.
Lorsque j’ai commencé à me déplacer à pied et en vélo (temps « calé » sur les pas ou le déplacement du deux-roues), avec une attention portée à l’égard de mon environnement, le réel qui m’était donné à voir, n’était pas du tout le réel observé en voiture ou dans le train.
Cette réflexion banale, en aucun cas une découverte, m’a sensibilisé plus encore à l’importance de la lenteur, du mouvement retenu, du ralentissement, de l’arrêt, de l’immobilisme, comme ouvertures vers le réel en « profondeur », ignoré faute… De temps !
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Le rapport au temps, est-il pour vous une préoccupation ?
Hervé Thiébaut (suite) – Dans nos échanges en dehors de cet entretien, vous indiquez que « le rapport au temps vous préoccupe depuis toujours ». Pouvez-vous préciser votre pensée ? J’aurais tendance à croire que la façon dont vous appréhendez le rapport au temps, enrichit et densifie heureusement ce rapport. Elle est donc éminemment favorable. Mais peut-être que vous envisagez le mot « préoccuper » sous une autre signification, moins pesante ou moins problématique, pour ne pas dire positive ?
Laurence KIRSCH – Disons que je m’en occupe… Du temps, de mon rapport au temps plus précisément. Le premier film que j’ai réalisé s’appelle « Le temps d’un regard ». Je suis partie en Afrique, au Burkina Faso avec Henry, mon cousin avec qui je travaille encore aujourd’hui, et une amie.
Ce film était motivé par le fait de quitter cette urgence que je subissais dans mon quotidien en travaillant dans la réalisation de films institutionnels (des films de commande, de publicité,…).
Je ressentais une forme d’urgence dans la réalisation, l’exécution, la production qui n’était pas nécessaire. Cette tendance à aller vers ce temps « 0 » du capitalisme pour gagner toujours plus, ne correspondait pas à ce que je voulais vivre. La poésie ne trouve pas sa place au milieu du stress de l’urgence qui n’est pas nécessaire.
L’urgence de l’hôpital l’est, elle a de bonnes raisons de l’être puisqu’elle sauve des vies. Nous, nous n’avions aucune raison valable à mon sens de travailler et vivre dans l’urgence. Bref, j’ai acheté une caméra et nous sommes partis vivre et faire un film avec les nomades Peul du Burkina.
J’en suis revenue transformée. J’ai quitté la boite de production et j’ai commencé à faire des films plus personnels, dont je choisissais le sujet, les lieux, les personnes filmées et le temps de réalisation. C’est ainsi que j’ai commencé à faire des films documentaires. J’ai alors gagné nettement moins bien ma vie que dans l’institutionnel.
Photo communiquée par Laurence KIRSCH
« Documentaire » ou « film documentaire », c’est informer de la réalité exclusivement ?
Hervé Thiébaut – Pouvez-vous revenir sur la dénomination de « documentaire » ou de « film documentaire » au sujet de celui-ci ?
Dans le sens commun, à propos duquel je conçois aisément être l’un des porte-parole (sourire), le « documentaire », c’est le film ou l’émission radiophonique ou le podcast qui donne à voir le réel avec rigueur et objectivité certes, mais qui donne à voir et qui informe de la réalité. C’est le contraire de la si bien nommée « fiction » (série, film, court-métrage,…).
Compte tenu de l’activité professionnelle qui a été la mienne et de la proximité que Prosper et moi-même avons entretenue entre 2012 et 2017 au sein de cet établissement, je perçois votre film comme un produit élaboré du réel, comme une expression construite de ce réel. Produit et expression non exclusifs d’autres produits et expressions.
En d’autres termes, la phrase qui me vient spontanément, n’est pas : « c’est incroyable, c’est exactement comme je le vis et je le vois au quotidien ! ». Bien au contraire.
Vous m’avez donné à réfléchir plus encore, en me donnant… A voir le « produit » de votre « fabrication », des premiers repérages au montage du film et à sa confection finale.
Vous interpellez, vous questionnez, vous invitez à l’échange et à la réflexion sur l’environnement « CFA » dans lequel je suis (j’étais jusqu’en 2019).
Le philosophe et médiateur Prosper, tel que si bien « représenté » dans votre film, met à la question véritablement les identités et comportements professionnels, interpelle quant aux effets de la domination sociale sur les trajectoires individuelles (référence à Pierre Bourdieu que vous assumez je crois), invite à un questionnement politique, au sens noble et non partisan de la formule.
C’est tellement vrai (anecdote), qu’en interne (au CFA et à la chambre des métiers, organisme gestionnaire de l’établissement), j’ai plutôt observé, après que le tournage ait été accepté par la direction, l’évitement… En aucun cas, la réappropriation, encore moins le questionnement…
Photo mise en ligne avec l’aimable autorisation de Prosper BAMBARA (2016)
Les droits humains et le respect de la dignité humaine, comme fil conducteur ?
Hervé Thiébaut (suite) – « Prosper et la jeunesse pétillante » n’est-il pas (aussi) la création d’une militante des droits humains et du respect de la dignité humaine ? D’autres œuvres que vous avez signées, ne le sont-elles pas elles aussi ?
Laurence KIRSCH – SI ! Je suis prise en flagrant délit. Je suis d’autant plus touchée, lorsque des personnes (certes rares) me disent que mes films sont politiques. Cela m’a été dit sur mon film « Quels talents », et j’en ai été très honorée.
Je suis sensible aux rapports de domination qu’exercent les institutions. L’institution scolaire que j’ai traversée sous domination, sagement sans faire de bruit, juste en maintenant la moyenne, mais en perdant un temps fou, et en me formatant à mon insu à cette domination institutionnelle.
L’école ne m’a pas émancipée, elle m’a stigmatisée, évaluée, elle a voulu m’ingurgiter des connaissances pour lesquelles je n’avais aucune curiosité…
– « Je filme de manière organique » –
La proximité à l’écran des visages et le recours aux gros plans sont fréquents. Laurence KIRSCH relève qu’elle n’a pas à ce propos d’intention cinématographique. Elle éprouve le besoin, dit-elle, de trouver sa place avec la caméra (plans serrés), pour « filmer le lien entre les personnes » et d’être au plus près de la personne. Ainsi dans « Prosper et la jeunesse pétillante », le chef opérateur est volontairement, soit à côté de Prosper, soit à côté du jeune.
Cette approche non distanciée et sans fard (au sens propre comme au sens figuré), contribue à témoigner de la profondeur de ses « personnages ». La cinéaste conforte ainsi leur humanité trop souvent négligée, compte tenu de leurs positions ou situations sociales : hommes et femmes en quête de la reconnaissance d’un droit d’asile ou bien socialement déclassés ou bien encore en construction identitaire, en reconversion, etc.
La volonté d’une revanche sociale ?
Hervé Thiébaut – Je ressens dans votre réponse une vive réaction. Voulez-vous exprimer que votre créativité s’inscrit dans une démarche en opposition, pour ne pas dire par revanche avec ce qui vous aurait été imposé dans votre vie scolaire ?
Laurence KIRSCH – Ni opposition, ni revanche, mais donner à voir et à comprendre comment l’institution scolaire avec cette question de l’évaluation permanente exclut et parfois blesse la dignité de certain.es. Comment se construire en tant qu’adulte lorsque depuis tout petit, le jeune s’est construit avec des évaluations qui le maintenait en dessous de la moyenne. Comment ça impacte le fait de grandir, de se construire, de prendre de l’assurance.
Comment est-il possible pour celles-là et ceux-là de se reconnaître de la valeur ?
Hervé Thiébaut – Je comprends l’importance de votre réponse : c’est une chose effectivement d’interroger le réel et d’en proposer une analyse (ce que vous faites). C’en est une autre d’exprimer un ressenti par rapport à un vécu personnel (ce que vous ne faites pas).
Une oeuvre féministe ?
Hervé Thiébaut (suite) – Quand on parcourt vos créations, le nombre et l’attention portée à l’égard de portraits de femmes à des âges différents, sont importants. De plus, s’agissant des portraits d’hommes que vous réalisez, j’ai été frappé par la prégnance de certains traits de personnalité socialement réservés aux… femmes. La douceur, la sensibilité, l’écoute attentionnée (pour ne pas dire maternelle),…
Dans le cadre de l’approche militante qui est la vôtre, je pense que votre travail va au-delà d’un simple militantisme en faveur de la cause des femmes, pour reprendre une formule usitée. Il s’agit d’un véritable travail de conscientisation / d’objectivation du réel (déconstruction / reconstruction) qui s’adresse à toutes et… Tous. Un véritable travail que vous assumez et que vous revendiquez et à propos duquel il pourrait être ridicule de ne retenir que le fait que c’est un travail réalisé par une femme… Je me trompe et je me laisse emporté par mon enthousiasme ? (Sourire) Quel est votre avis à ce sujet ?
Laurence KIRSCH – Mes films commencent souvent par une rencontre. En effet, étant femme, cela doit être sûrement plus évident de créer des connexions sensibles avec des femmes. Je me sens aussi autorisée, invitée dans leur intimité plus facilement. Les femmes ont une parole d’introspection de quête de vérité qui m’intéresse. La sincérité des femmes et des hommes que je filme me touche toujours beaucoup. Quelle générosité d’ainsi partager à travers un film son vécu, ses doutes…
Il m’est arrivé sur certains films, « Gens de Thau » et « Naissance de Bartas », de me rendre compte au montage que j’avais donné la parole principalement aux hommes. Ce fut assez désagréable comme constat. Ensuite j’ai fait attention de prendre le temps (encore une fois) lorsque je filmais des groupes de personnes, d’aller aussi vers les femmes, de leur donner plus de place.
Copie d’écran extraite du lien suivant
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Prosper, un être exceptionnel…
Hervé Thiébaut – Prosper est un être exceptionnel, ô combien ! Pouvez-vous me donner votre avis sur la portée de sa présence au sein du CFA ?
J’ai la conviction qu’il humanise au sens noble du terme, les acteurs sur le terrain (professeurs compris) et surtout les relations entre ces acteurs et qu’il maintient (au moins) le couvercle de la « cocotte-minute »…
Il me semble que son action va au-delà. Auprès des générations d’apprentis qu’il a côtoyées pendant plus de dix années, auprès plus encore, de celles et de ceux qui ont fréquenté son bureau, mangé des carrés de chocolat, recouru à quelques mouchoirs en papier mis à leur disposition.
Médiateur assurément ! Référent et père spirituel pour toute une vie, aussi.
Qu’en pensez-vous, après avoir été présente au CFA durant plusieurs semaines espacées sur une année ?
Laurence KIRSCH : Prosper joue en légère marge du système. Il le remet en cause avec délicatesse, lorsqu’il dit par exemple : « en fait ce ne sont pas eux qui n’aiment pas l’école, c’est l’école qui ne les aime pas ».
Il fait comme son père, celui qui réconcilie, qui éclaircie les situations, qui donne du temps et des kleenex pour que le conflit ne dégénère pas mais s’apaise.
Prosper (comme Miguel Benasayag, philosophe argentin, dans « L’éloge du conflit ») n’a pas peur du conflit, “quand ça grince, c’est qu’il y a de la vie”, alors il prend le temps de dénouer le conflit, d’en comprendre les ressorts…
Prosper ne maintient pas le couvercle de la cocotte-minute, il laisse échapper régulièrement la pression pour que la machine continue de fonctionner.
Hervé Thiébaut – C’est effectivement ce que je souhaitais indiquer. Vous le dites plus exactement. Il n’est pas le moins du monde répressif. Il rappelle ou fait référence à la règle, quand cela est nécessaire. Ce n’est pas son objectif principal. J’ai été bien placé (en quelque sorte) au centre de formation pour souligner la fonction régulatrice qu’il exerçait.
Photo communiquée par Laurence KIRSCH
Portrait de Laurence Kirsch
Hervé Thiébaut (suite) – Revenons à vous, si vous en êtes d’accord.
Un travail artistique… Une démarche éminemment militante… Cette approche, je l’espère, renouvelle au moins partiellement les questionnements auxquels vous avez dû faire face jusqu’à présent.
J’aimerais, si vous en étiez d’accord, que vous abordiez votre parcours et votre travail.
Pouvons-nous réaliser un portrait à votre convenance, de Laurence KIRSCH ?
Diplôme national supérieur d’expression artistique et licence d’art plastique (1991)… Chargée de cours (Université Paul-Valéry, Montpellier), depuis 2007… Autrice et réalisatrice, parfois productrice de 18 films documentaires….
Laurence, qui êtes-vous ? (Sourire)
Laurence KIRSCH – J’interviens en cinéma au lycée aussi, depuis 4 ans. Transmettre mes quelques expériences de terrain me plaît beaucoup. Et revenir au lycée aussi… Paradoxalement (sourire).
Mon dernier film a été tourné dans un lycée (“Sans mouvement pas de lumière”).
Je suis à la recherche du déséquilibre, de ces lieux d’entre deux où le doute règne.
Je lutte contre l’entre-soi, je cherche à fréquenter l’étrangeté de l’autre, je me mets en péril tout en douceur, en prenant le temps qu’il faut, avec la confiance que ma curiosité sera fructueuse pour les autres et moi-même.
Je ne veux pas gagner la course, je veux étoffer le temps qu’il me reste à vivre. Lui donner plus d’espace, ne plus surfer sur le Net, mais plonger au cœur de la vitalité, explorer la profondeur du temps. C’est une obsession chez moi, la profondeur du temps.
Dans le film « Présence Silencieuse », j’adore le moment où le médecin dit que pour être avec Jean (mon père) il doit diviser la seconde, en 10, 100, 1000. Il est étrange ce médecin, il ouvre d’autres manières de voir, ressentir, appréhender la maladie, la vie, la mort.
Pour conclure je scrute les bifurcations qui me font ouvrir d’autres petites fenêtres (lumineuses de préférence), sur le monde.
Hervé Thiébaut – Assurément votre travail fait du bien, même si vous traitez parfois certains sujets difficiles, injustes, émouvants. En outre, point de misérabilisme de votre part, mais un regard autre, complémentaire, indispensable.
Que répondez-vous à celles et ceux qui qualifieraient ce travail de populiste, au sens où selon eux, vous idéaliseriez les personnes que vous filmez et édulcoriez de la sorte la réalité, alors que précisément notre époque appellerait à un sens des responsabilités (que vous n’auriez pas) et un rappel à la réalité qui réfuterait la pertinence de « vos bons sentiments » ?
En positivant le réel et en choisissant l’expression de celui-ci (de mémoire, vous déclarez dans l’un des deux entretiens filmés, ne pas vouloir filmer un adversaire, de peur de le rendre sympathique), n’avez-vous pas choisi en définitive de refuser… La réalité du monde ?
Laurence KIRSCH – La réalité du monde, je la vis au présent.
À partir du moment où je réalise, je capte cette réalité, ces situations de vie. Je construis alors un récit cinématographique. UN récit qui varie en fonction de mon point de vue, de la distance de mon regard, des choix de montage, de l’ajout d’une voix off ou une musique… Alors oui en filmant je transforme la réalité.
Mon intention dans « Quels talents » était de dévoiler les talents de la cité. C’est un parti-pris cinématographique que je tiens jusqu’au bout du film.
– Une démarche sociale et politique assumée –
Laurence KIRSCH regrette le fait qu’à propos des habitants des cités, « on nous a tellement nourris d’images [négatives] » (« Quels talents »). Il s’agit donc pour elle, « d’aller à contre-courant » sous la forme d’un « conte » et de poser volontairement la question qui surprend et qui les surprend : « quel est ton talent ? ». Leur étonnement est authentique : « on nous a jamais filmés comme ça ! ».
De cette façon, elle précise « ouvrir des perspectives ». « Les préjugés ne sont pas actifs ». « L’intérêt que l’on porte aux autres » est ainsi modifié et densifie la perception du réel.
Hervé Thiébaut – Nous sommes en 2025, pouvez-vous préciser sur quoi vous travaillez actuellement et si vous avez un ou plusieurs projets en tête, « sous le coude » et / ou en cours de réflexion ?
Laurence KIRSCH – Je vais tourner un film qui s’appelle : « Après quoi tu cours” ou “ Avant que l’hiver ne revienne” sur un trail, enfin surtout sur les bénévoles qui organisent le trail.
Je veux mettre en évidence toutes ces personnes qui donnent de leur temps au sein d’un petit village, Nant dans l’Aveyron, pour que ce festival de trail ait lieu. Des personnes qui pour certains, d’ordinaire, ne se fréquentent pas, là s’organisent, travaillent ensemble à ce que cet événement qui rassemble large, ait lieu.
J’en profite pour poser la question : « après quoi je cours ? ».
Notre société court à sa perte, on le sait bien, et on y court de plus en plus vite.
Je m’interroge sur cette société qui ne conserve son équilibre que grâce à l’urgence qui l’habite. Ce monde où la vitesse donne l’illusion d’être fécond, où l’imaginaire ne se nourrit que de rapidité. « Le temps gagné ne génère qu’une envie, en gagner davantage », dit à ce propos le penseur Hartmut ROSA.
La majorité de nos actions ne sont pas guidées par nos valeurs, mais par notre agenda. C’est le cadre temporel qui nous pousse à agir la majeure partie du temps, ce sont les dates limites qui nous donnent nos priorités. Ce ne sont pas forcément les plus importantes, mais les plus pressantes.
Cette vitesse affecte l’ensemble de notre vie, c’est un phénomène global.
La logique de croissance et d’accélération s’empare de notre esprit et de notre corps.
C’est bien cette obsession pour le toujours plus vite que je souhaite questionner dans ce film. Le toujours plus vite qui se présente dans cette course sous son habit de compétition. La compétition qui m’est apparue dès la « première fois » dans ce trail des Hospitaliers avait l’allure d’un prétexte, avec son podium et son chronomètre géant comme sortis d’une autre époque. Faisaient-ils semblant de jouer à la course ? Qu’est-ce qui se nichait derrière ce décor de compétition ? Que venaient-ils vraiment chercher ? Au cœur de ce trail, deux courses apparemment incompatibles se déroulent : celle du « toujours plus vite », incarnée par la quête effrénée de performance, de records et de vitesse, et celle du « toujours plus de lien », qui valorise la connexion humaine, la solidarité et l’expérience collective. C’est précisément au sein de ce paradoxe que je souhaite poser ma caméra, capturant les moments où ces deux dimensions s’entrechoquent.
Je veux montrer comment, paradoxalement dans ce contexte-là, d’un trail à échelle humaine, organisé par les habitants du village, l’hyper-individualisme, la recherche de la performance, l’ultra dépassement de soi (75 km !), la « gagne », la compétition, alimentent un désir de commun, un vivre ensemble respectueux, tendre, transgénérationnel, apolitique au sens partisan.
Je mets en lumière la relation entre « Courir après tout ce qui nous détruit » et « Courir après le lien qui nous régénère ». Sur fond d’ultralibéralisme, c’est une histoire de régénération du lien social que je questionne.
J’ai découvert à ce sujet le livre d’Hartmut ROSA, « Accélération. Une critique sociale du temps ».
Je co-écris un autre film sur les Agoras.
Voici l’intention en résumé : nous sommes trois réalisatrices à travailler sur ce projet, trois avec chacune, nos expériences cinématographiques, nos vécus, notre parcours.
Trois, un mini collectif féminin pour « embrasser » tous les enjeux et histoires qui se jouent sur un espace public, pour montrer comment Nourdine et Rallia tentent ensemble de fabriquer du commun face à des forces contraires : l’individualisme, le repli sur soi, l’entre soi, la montée du RN, l’hostilité à l’égard de l’étranger et de « l’étrangeté » de l’autre.
Hervé Thiébaut – On retrouve dans le film que vous allez tourner (« Après quoi tu cours” ou “ Avant que l’hiver ne revienne”), certains éléments de votre sensibilité : le partage, l’échange, le collectif, le temps riche d’une profondeur insoupçonnée. Une sensibilité dont la présence récurrente résulte de ce qui manque toujours dans « notre » société.
Concernant le film en co-écriture (« un autre film sur les Agoras »), donnez-vous dans l’évolution de votre travail une orientation plus féministe ou donnez-vous à ce travail, une orientation plus engagée politiquement, en faveur du féminisme certes mais pas uniquement, précisément parce que depuis vos premières créations, l’évolution du monde et des relations humaines reste inchangée, voire devient plus inquiétante encore, autant pour les hommes que pour les femmes ?
Laurence KIRSCH – Je ne pense pas filmer ce qu’il manque dans la société, mais je tente de donner à voir ce qui reste de bon, de positif.
Hervé Thiébaut – Vous avez effectivement raison de préciser ce point : tel que je l’exprime, je laisse entendre une intention qui n’est pas la vôtre. Vous ne filmez pas le manque. Assurément !
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Avez-vous un message à communiquer en conclusion de cet entretien ?
En conclusion de cet entretien, je souhaiterais si vous en êtes d’accord, que vous adressiez un message, en particulier aux jeunes générations cinéphiles, parmi lesquelles se trouvent le public des étudiants qui vous est cher.
La création est aujourd’hui touchée par la concurrence de l’intelligence artificielle. De manière schématique, c’est toujours un béotien qui s’exprime… (sourire), l’IA impose progressivement « Sa » création.
Pouvez-vous me donner deux ou trois exemples concrets à ce sujet, dans le secteur du cinéma documentaire ?
Laurence KIRSCH – Je n’en ai pas, en revanche j’ai écouté un épisode d’un documentaire audio des Pieds sur terre, qui a été réalisé avec l’IA. Impressionnant ! Inquiétant.
Hervé Thiébaut – Selon vous, quel est le danger ou quels sont les dangers que les professionnels de ce secteur encourent ?
Laurence KIRSCH – Augmenter encore plus les inégalités, supprimer des métiers tels que les bruiteurs, les traducteurs, les doublages de voix… et sûrement bientôt une partie du travail des monteuses de film. L’IA si elle s’installe dans les métiers de création va poursuivre le remplacement des humains par des machines. La poésie et l’émotion qui se dégagent de certains récits cinématographiques ont été produits par des corps, par de « vraies personnes » vivant des drames ou de grandes joies. Si l’IA produit cette émotion, crée de la poésie, l’humain a intérêt à se faire du souci !
Pour vous répondre, je me pose cette question : À qui profite l’IA aujourd’hui ? Récoltes du Net : quelles sont les entreprises d’IA les plus performantes en Bourse ? NVIDIA, Alphabet / Google, Microsoft, Amazon, Meta, Tencent.
Hervé Thiébaut – Cette situation interpelle effectivement et, à tout le moins, provoque la discussion. En bas de page, je me permets de rappeler pour certaines d’entre elles, d’indiquer pour d’autres, le positionnement de ces entreprises.
Votre approche cinématographique est profondément humaine au sens noble du terme, ce qui ne l’empêche pas bien entendu, d’avoir recours à la technique et aux technologies.
En réponse en quelque sorte, quels sont donc les atouts dont cette approche dispose par rapport à cette (r)évolution ? Vers quelle(s) orientation(s) doit aller « votre » cinéma documentaire, pour poursuivre le chemin qui est le sien, et pour le plus grand plaisir de ses spectateurs ?
Laurence KIRSCH – J’ai une forme de réticence envers les nouveautés, que ce soit les formes cinématographiques, ou le matériel, les nouvelles caméras, les nouveaux logiciels de montage… Ca ne m’intéresse pas, par fainéantise peut-être. Pas envie de me former techniquement à de nouveaux outils. Pas envie d’y consacrer du temps. Un temps précieux que je réserve pour aller vers ce que je considère d’essentiel : se connecter au monde et aux autres. Les nouvelles technologies ne m’y aident pas, ou alors artificiellement.
J’essaie de vivre un maximum au présent. C’est difficile lorsque l’on a choisi de travailler avec le temps… Mais tout de même, je ne me projette que très peu dans l’avenir. Je ne me préoccupe pas beaucoup de l’IA. Comme toute nouveauté, elle crée l’événement. Il y a de l’engouement, des peurs, je ne me sens pas touchée, ni menacée. Je fais des films pour approfondir les rencontres, pour créer des liens, pour accueillir d’avantage le monde qui m’entoure. L’IA ne serait d’aucune aide par rapport à cela. Puisque ma démarche cinématographique est organique et qu’elle s’inscrit dans le temps long. Je cultive la présence et la lenteur.
Et pour ne pas lui faire de publicité, je préfère en parler le moins possible !
Hervé Thiébaut – Je vous remercie.
Laurence KIRSCH – Un grand merci également à vous qui m’avez permis de me poser des questions nouvelles et fraîches.
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L’importance de l’environnement et des sons, filmer le « réel » de l’être humain dans sa globalité
Laurence KIRSCH accorde de l’importance à la nature (la rivière qui coule), aux paysages (le quartier de la ville comme la colline), aux tonalités (les sons des métiers), à la musique qu’elle diffuse (la chanson du rappeur). La douceur exprimée semble alors avoir pour objet d’atténuer la dureté des sujets abordés, la dureté que subissent dans leur existence les personnes filmées.
Mais pas uniquement. Pas exactement.
Chaque plan a sa musicalité, le son fait partie du plan (musique intradiégétique selon le langage cinématographique). Par exemple, le cerisier qui est filmé et vers lequel le regard se porte, le vent et son mouvement qui s’expriment et que l‘on remarque, ce sont pour Jean atteint de la maladie d’Alzheimer, l’expression du temps qui passe, ainsi que la manifestation du rapport au monde ténu et intense qui se prolonge, en dépit du silence qui lui imposé par la perte du langage et son repli intérieur.
La réalisatrice rend compte de l’unité et de la densité du réel et peut s’appuyer pour cela sur la proximité qu’elle entretient avec ses « personnages », une proximité à dessin et qui n’est pas le fruit du hasard (proximité géographique, dans le temps, familiale,…).
Il est frappant de constater à ce sujet, la familiarité que, spectateurs nous entretenons avec les personnes filmées, soit à titre principal (« Emma », « Qui c’est celui-là », Sylvaine »,…), soit parmi une série de portraits ou de stylisations, dans le même documentaire (« Avec mes souvenirs », « Villa ressources », « Grandir »,…).
Laurence KIRSCH ne nous révèle pas des héros ou des êtres exceptionnels mais témoigne à propos de chaque être humain, de sa riche complexité (« Naissance de Bartas »).
Laurence KIRSCH, née en 1965, est autrice – réalisatrice de films documentaires, parfois productrice pour certains d’entre eux, depuis une trentaine d’années.
Elle a une formation artistique : diplôme national supérieur d’expression artistique et licence d’art plastique (1991).
Elle s’est fait connaître par ses pairs et est connue d’un plus large public, grâce à la présentation de ses œuvres dans de nombreux festivals en France.
Pour « Prosper et la jeunesse pétillante », (consultable en ligne, sans mot de passe), elle a reçu le prix du scénario du festival du travail en 2017 (Poitiers).
Pour « Présence silencieuse » (consultable en ligne, mot de passe : « PRESENCE »), elle a reçu en 2006, la Palme d’or du Festival International Ciné-Vidéo-Psy de Lorquin, Lorquin (France)
Elle est depuis 2007, chargée de cours à l’Université Paul-Valéry de Montpellier et intervient auprès de lycéens depuis quatre années, ce qui lui permet de transmettre ses expériences de terrain, en matière de cinéma.
Elle réside près de Montpellier.
Sa filmographie, avec les liens Internet pour visionner ses œuvres librement diffusables, est téléchargeable en cliquant sur le lien ci-dessous
Ses coordonnées sont : 06 41 70 41 50 – laurence.kirsch34@gmail.com
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